Thieri FOULC

008. Serpillières municipales


Serpillières municipales. Personne ne les regarde, mais le peintre devrait. Elles sont là dans les caniveaux comme des objets d’intérêt et de valeur nuls. Tout juste utilitaires, elles servent à réguler l’eau du ruisseau. Elles sont de diverses couleurs et comme, par fonction, elles sont détrempées, elles prennent une intensité remarquable. La teinte générale n’est pas forcément le gris. Il y en a des rouges, des bleu sombre, des brunes, des merdoie. Comme sur les serpillières domestiques on leur voit parfois un liséré d’une autre couleur. L’emmêlement de ces couleurs qui ne se mélangent pas mais qu’unifie quelque peu la longue habitude de sentir les ordures couler sur soi est toujours une leçon de peinture. A tel point que le peintre, prenant la mesure de son insuffisance, devra résister à la tentation d’emporter les serpillières elles-mêmes et de les coller directement sur la toile. Elles perdraient alors leur éclat secret et Picasso n’a pu réussir à exalter une serpillière qu’en en faisant autre chose : une guitare, très douloureuse. Je serais tenté plutôt de traduire ces teintes sourdes, ces tissages à grains divers, ces déchirures, par des papiers lacérés et collés. Des vieux journaux. Des papiers d’emballage. Des papiers d’ameublement. Tout cela usagé. Colle et vernis. Pas de représentation. L’eau ne coule pas. Le ruisseau est arrêté. Il n’y a d’ailleurs pas de caniveau ni de rue.


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