Thieri FOULC

334-350. Chaise

Tables. Qu’offre une table ? La question ici n’est pas savoir comment représenter le plan, mais d’en traiter la surface et aussi de laisser venir ce qui veut se poser dessus. Prenons d’abord des tables en largeur (les tables en hauteur sont au moins d’un autre style et sans doute posent-elles des problèmes différents dans la psychologie du peintre et la composition du tableau). Mes tables sont rectangulaires (pas de tables rondes, de guéridons ovales ou autres).

Cette table est à peindre en faux aplats. Cinq teintes (les deux pieds étant de la même). Toutes dans les bruns chauds, avec du vermillon voire du jaune de chrome vers la gauche, mais des nuances bleutées vers la droite. Simples nuances. Que cela ne tourne pas au dégradé, à l’éclairage.

Celle-ci est déjà plus tabulaire. La composition, quoique proche de la précédente, impose plus la notion de table-tableau, d’abord parce que les signes de l’espace ont disparu (épaisseur du plateau, distinction sol/mur), et aussi parce que la table occupe davantage la surface de la toile. La légère dissymétrie de la composition maintient toutefois l’identité de l’objet table dans l’espace, de même que l’infime obliquité des bords qui ne reculent pas devant l’antiperspective plutôt que de se carrer dans le format. Le plateau s’offre comme une véritable palette et n’arrivera à maturité qu’après avoir reçu épaisseur sur épaisseur de pâte en travail.

Celle-ci n’a pas peur d’un certain réalisme. Elle est au-delà de ces considérations, fière de ses planches et de son tiroir, fortement cernée. Elle peut être peinte d’une couleur vive et uniforme, rouge carmin par exemple, ou brun violacé, détachée sur le tapis bariolé. J’aimerais peut-être encore mieux la faire par collage, sur le fond-tapis, d’un papier d’emballage ou d’un papier de verre, le cerne et les planches simplement à l’encre de Chine.

Sur son plancher poussiéreux cette table se débat avec la perspective. Mais son projet est ailleurs : elle veut se montrer toute peinture, pâte à reliefs et à nuances enfouies riche de potentialités. Des objets, des paysages, des visages peuvent s’esquisser dans les vermicules pâteux, mais non dessinés au noir, contrairement au quatrième pied, qui n’a pas renoncé à l’existence malgré l’opacité théorique de la table.

Table molle et bavante. Non seulement elle ne tient pas dans le format et se permet de jouer avec la composition mais sa couleur déborde sa propre forme et choit lamentablement. Par contraste l’espace reste fortement suggéré.

[dessin]. Une composition difficile et d’ailleurs contraire aux intentions. Le plateau de la table, qui est en principe le sujet principal, se trouve à la fois escamoté — vu de profil — et mis en valeur par sa situation, exactement au bord supérieur du tableau. La table n’a que deux pieds, mais l’espace est suggéré par un chien qui dort autour de l’un d’eux.

La table est ce qui reste quand on a matérialisé en sombre l’espace autour. On a peint sur une toile de jute épaisse et grise à peine encollée. Mais c’est la table. On lui ajoutera un nuage de teinte légère, pour dire qu’on n’est pas minimaliste et faire apparaître des fantômes.

La table est cette tache noire jetée au centre du tableau mais où est restée réservée une zone blanche que le peintre complète rapidement pour en faire un crâne vu de dessous.
Travailler la méthode de la zone blanche pour en faire des dizaines d’autres objets surgis.

Cette table a été faite d’un seul tour de pinceau, et le poisson était dessus.

Une table massive à exécuter en pâte riche sur fond riche aussi. J’ignore la nature de l’objet posé dessus. Si la table est dans les rouge-orange, cette barre serait jaune citron vert, avec du blanc.

Vieille table tirée d’un grenier, au bois rongé par les vers. Au centre c’est un trou, plutôt qu’un objet posé. Fond plâtreux, table gris rose.

Sur celle-ci est posé un cachalot.

Table de vitesse (concept explosif, intégrant les contraires).

Table dans l’espace. Perspective.

De nouveau la méthode de la tache blanche. Un genre de grenouille sans pattes arrière, disproportionnée sur cette table à deux pieds.

Courge et pomme de terre trop précises sur cette table-tache. Les faire en couleurs emportées.

Deux formes sans identité reliées par des filaments. L’une évoque pour moi du papier froissé, l’autre une lime à ongles. Mais, dans la peinture réalisée, que cela cesse !

Table aux pieds levés avec tête.

Table presque au bord du tableau, légèrement oblique. L’espace tente de se manifester mais la surface tient bon. Riche traitement.

Mouvement exécuté en sens rétrograde. Manques sur les bords, laissés tels, pour l’union avec le fond. Trois pieds, pour un début de suggestion de profondeur.

Table avec horizon.

Table compositionnelle avec plinthe et plancher. Un pied devrait apparaître, mais non. Traitement maigre et froid pour le tout.

Table comme étude de solidité. À faire à l’encre.

Table de réunion. À faire de type rustique plutôt que conseil d’administration. C’est-à-dire un gris mauve complexe dans lequel tous les accidents de la matière se révèlent comme accidents et comme suggestion de pelures, de résidus culinaires, de trace d’écriture encrée ou gravée, de paysage aussi. Les apôtres sont pour partie partis. « Ils sont à table, ils ne mangent pas. »

Encore une table compositionnelle. Surface grise pâte à papier, avec des profondeurs de couleurs diverses. Le problème est celui du fond. En principe, ce devrait être un aplat, coupant court à tout effet spatial. Mais il doit conserver une relation avec la table. Donc plutôt pâte à papier aussi, mais fine. L’absence de pied doit être criante.

Table en proie à l’atmosphère.

Table d’exposition.

Rangée de tables.

Repas collectif en plein air.

Signe d’une seule table.

Rangée de tables, comme un piano. Fond plâtreux rosé.

Table dans un coin, laisse le champ libre au fond, qui peut être luxuriant, multicolore.

Table abandonnée, pieds en l’air. Un seul pied visible. Fond maigre.

Table à l’envers, quatre pieds. Dessous de la table gras, fond maigre.

Coïncidence de la table et du tableau.
Table. Peindre une grande table dont le plan se confonde presque avec le tableau. Autour, juste un peu d’air, qu’on peindra dans une technique légère. Le dessus de table, lui, est peint complexe. Le format est grand parce que cette table raconte une vie. Incrustées dans la peinture, sinon dans le bois, des figures rythment des épisodes. La clé du récit n’est pas donnée : dans la pâte, gravés avec le manche du pinceau, apparaissent des personnages. Ils sont pleins de vie et de mort, et d’échelle différente selon les scènes. La gorge du trait est elle-même remplie de couleur. Couleurs diverses, mêlées, surtout pas spécifiques à tel ou tel dessin. Les épisodes se chevauchent et se superposent, aussi déchiffrables ou indéchiffrables que des gravures rupestres. Je n’hésite pas à y joindre de l’écriture, aussi déchiffrable ou indéchiffrable que les dessins. Parmi les dessins on note des signes abstraits, barres, lignes, points. On y trouve aussi une série de tables rectangulaires, certaines avec des pieds, toutes travaillées en des couleurs et matières différentes de ce qui constitue la surface de la grande table.

Une table c’est un plateau et quatre pieds, le tout formant un tableau.

Pour les tables de campagne ou vieilles, fabriquer le châssis de la toile avec des bois irréguliers, seule façon de transposer l’irrégularité du pinceau. Ou peindre non sur toile mais sur panneau. Toutefois je déconseille cette méthode tautologique risquée : à réserver aux adeptes déjà bien formés de la Méthode la porte peinte.

Matières de table.

Grande table d’exposition de corps. Faire la table comme en bois peint violacé, les corps dans les verts à filaments blancs et roses et gris. Pas de description d’organes. Ces corps sortent du bois de table.

Table d’exposition de choses.

Table sur un plancher.

Table. Une grande toile libre. Tu peins quelque chose que tu aimes, quelque chose qui pour toi constitue une image importante. Ce peut être un paysage ou un visage, ou un objet, ou même des formes en soi ou des souvenirs d’œuvres peintes. Personnellement j’aimerais faire les trois formes, carré, cercle, triangle, des peintres zen ou les Dix mille horribles taches d’encre de Shitao, si elles étaient reconstituables.
Mais pour toi, peintre que je ne connais pas, c’est autre chose qui t’inquiète et te mobilise, peut-être une nuit de neige avec de grands arbres noirs et un chien qui gronde au milieu de la route. Tu peins cela. Tu trouves la façon de le peindre. Tu commences par peindre la nuit, noir froid, c’est-à-dire mêlé de bleu. Dessus, tu poses les arbres, noir plus clair, incorporant du reflet de neige car le bois humide est brillant. Il n’y a d’ailleurs que des troncs, de fortes barres verticales, les branches n’apparaissent pas. La neige est sombre également. Ne crains pas d’y mettre des couleurs qui la distingueront du noir. Mais le blanc doit rester faible dans ce mélange peu éclairé. Cette neige est au sol et un peu sur les arbres. Il y a donc une ligne d’horizon séparant le sol et la nuit. Elle peut être agitée : pentes, talus, pénétration de la nuit dans la neige ici et là. Sur la neige, dans la zone la plus claire, le chien est là, de face, dans des couleurs criardes que tu assombriras ensuite pour jouer le rôle de la nuit. La queue bat de côté et les yeux fixent le spectateur encore qu’ils soient du même bariolage que le corps de l’animal. Une fois la scène peinte, tu dessines autour d’elle un grand rectangle en grattant la pâte avec le manche d’un de tes outils. Tu peux vraiment dessiner la table, avec son épaisseur et ses pieds. S’il reste une zone non peinte entre la nuit de neige et le bord de la toile, tu la laisses telle. En revanche, si le dessin gratté de ta table passe par endroit dans cette zone vierge il est peut-être nécessaire de le remplacer par du dessin peint couleur de nuit, ou de neige.

loading...