Thieri FOULC

605. La nuit


La nuit. Un tableau de longue haleine. Il s’agit d’abord de créer les choses, ou les êtres. On utilise une grande toile et jour après jour on la remplit de terre (de peinture à grain et couleur de terre). On couvre la terre d’objets divers, un objet par jour, une pioche, une échelle, un moteur, une colonie d’escargots, un tabouret, une paire de ciseaux, une loupe sur pied, un lièvre, une pelote de ficelle, un portrait de famille, et quantité de personnages dans des attitudes variées, seuls ou en groupe. Il n’est pas nécessaire que tous ces objets soient en proportion les uns avec les autres, ni qu’ils s’inscrivent dans un espace cohérent. La terre est un fond sur lequel se pose leur réalité, non un décor devant lequel ils défileraient. À mesure du travail, certains objets viennent à en masquer d’autres, il se forme des conglomérats et des superpositions, des rencontres de hasard viennent piquer l’intérêt tant du peintre que du futur spectateur. Voilà un bambin chinois qui s’étonne d’un dé géant, un homme politique qui salue un taureau de concours, un livre ouvert sur une page faite d’un tissage de fil de soie. Si la toile fait deux ou trois mètres, on pourra travailler plusieurs années à la remplir. Il viendra alors un moment où tout ce bazar deviendra insupportable. Même si l’on a adopté l’éclairage traditionnel venant d’en haut à gauche, on voudra unifier tout cela davantage. C’est la nuit qui aura ce pouvoir, une nuit que le peintre fera descendre sur sa terre par larges glacis dont il modulera la densité à son gré, laissant ou ne laissant pas apparaître ici et là les présences qu’il avait imaginées.

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