Thieri FOULC

046. Image de souffrance


Image de souffrance. Il me faut peindre aussi des tableaux qui me répugnent. Je les appelle images de souffrance parce que tout en eux représente le contraire de ce que j’aime dans la peinture. Mais il faut pouvoir le faire aussi, et peut-être de tels tableaux, moins bornés de subjectivité, de bon goût et de satisfaction, montreront-ils autre chose, à d’autres.
Les images de souffrance sont potentiellement beaucoup plus nombreuses que les images d’adhésion. Elles sont en nombre gigantesque, comme les tableaux que l’on n’a pas peints et que l’on ne peindra jamais. Ou peut-être non. Peut-être cela dépend-il de la nature du peintre, qui par là serait qualifiable. Certains ont une capacité d’amour infinie, je ne dis pas à l’égard des gens ou des objets, mais à l’égard des formes. Ils les renouvellent, ils les cultivent, ils en font leur territoire et tout devient leur forme. D’autres, au contraire, détestent constamment les horreurs ; ils en voient partout et ont assez d’imagination pour savoir ce qui arriverait s’ils se laissaient aller aussi dans ces chemins. En tout cas, pour moi, quel que soit leur nombre (de toute façon inatteignable), les images de souffrance sont de genre très divers. En voici une. Il faudra me payer cher pour que je la peigne.
Le support est un panneau de ciment, posé au sol dans une cave, plus précisément dans une issue de secours d’un parking souterrain ou dans les sous-sols d’une maison de la culture. Sur cette surface non préparée, je passe au rouleau une grosse couche de laque orange. La teinte est absolument uniforme. Dans le bas, pour faire un sol, je passe du marron, un brou de noix collant, en couches suffisamment épaisses pour qu’il perde sa transparence. Comme je le passe avec une large queue-de-morue, il présente tout de même des variations de densité qui tranchent par rapport au « ciel » orange. Je n’ai pas la patience d’attendre que tout cela soit sec et, dans la pâte orange, j’installe un objet fantastique, comme une boule de spaghettis multicolores. Ceux-là, je les peins à l’huile et au pinceau, et la première chose que je fais, c’est les spaghettis d’arrière-plan, au bleu de Prusse. Par-dessus, j’en ajoute des violets et des vert Véronèse. Quelques filaments roses. Tout cela se mêle sur le panneau qui ne boit pas. J’ajoute triomphalement des spaghettis de premier plan en jaune de chrome, puis en citron, et enfin quelques touches de blanc d’argent pour les éclats de lumière. Si le client insiste, je lui peindrai aussi deux petits astronomes assis sur le marron avec des radars et des appareils inidentifiables, en train d’observer la chose.


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