Thieri FOULC

054. Coin de table


Coin de table. Tu veux peindre un coin de table, mais sans Rimbaud, ni Verlaine, ni personne. Juste un coin de table. Tu peux, bien sûr, faire un polygone dans un angle du tableau, et rien d’autre. Cela seul ouvre une immense série de possibilités, de mises en page différentes, de rapports de couleur, d’effets de surface variés. Mais pour que cette table ne soit pas un simple polygone, tu peux vouloir aussi lui donner du contexte et même chercher à faire sentir cette force curieuse, non agissante mais toujours présente, que les physiciens appellent la réaction du plan. Tu vas alors chercher à dessiner l’épaisseur de la table, à la doter d’un pied, à esquisser le mur, le rideau, le plancher qui l’environnent, peut-être même à poser des objets dessus. Je te suggère la retenue dans ces intentions : tout ça à la fois serait insupportable, et te voilà encore avec plusieurs séries de possibles à explorer. Ta première constatation sera que les mises en page à polygone seul ne supportent pas qu’on leur ajoute des éléments sans les modifier d’abord elles-mêmes. Question d’angle, de point de vue, d’équilibre. Ensuite tu comprendras que conférer à ta table une présence dans un espace, une épaisseur, une apparence de réalité ne te sort tout de même pas des lignes droites et des plans. Tu as certes creusé ton tableau, tu y as introduit la perspective mais avoue qu’elle y était déjà avec les polygones du seul fait que tu les appelais « tables ». Au fond, tu as maintenant un jeu de surfaces un peu plus complexes mais l’esprit reste proche. Il en va tout autrement si tu te mets à poser, sur la table, des assiettes, des bouteilles ou des bouquets de fleurs. Dans un premier temps au moins, je te suggère d’éviter les corps arrondis. Reste avec tes lignes droites et tes plans, et, après avoir remis ta table dans une position adéquate, pose-z-y simplement une boîte, ou un morceau de papier, ou même une boîte sortie de son papier. Si tu veux du contraste avec l’unité des plans tu peux suggérer des signes d’écriture sur la boîte, sur le papier. Signes indéchiffrables à la manière italienne (exemple chez Carpaccio, si descriptif pourtant) ou signes réels porteurs de sens à la Holbein, à la Braque. Tu peux même aller plus loin, et ouvrir la boîte pour y montrer toute une scène. Pas de soldats de plomb, pas de maison de poupée, non, mais pourquoi pas un épisode de la bataille de Verdun ou une foule le dimanche à Shanghaï, le nez en l’air, en train de regarder un match de football sur écran géant.
Si toutefois ces boîtes de Pandore te semblaient trop compliquées à concilier avec la table, il existe une autre solution. C’est de cadrer seulement un fragment des objets : un bout de règle, des dents de fourchette, un peu de linge — ou même une grosse main impatiente au bout de son avant-bras.

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