Thieri FOULC

075. Petit secteur (de paysage de mort)


Petit secteur (de paysage de mort). Quoique l’herbe soit habituellement verte au bord des chemins de campagne, je ne pourrai pas la peindre de cette couleur. Il me faudra chercher quelque chose de plus monstrueux et de plus obsédant : peut-être des bleus violacés, carmins, indigo, une herbe qui me rende malade moi le peintre, et tous les spectateurs. Le tableau ne serait pas très grand, un carré d’environ cinquante centimètres, et il ne montrerait qu’un petit secteur d’herbes mêlées — espèces, tailles et teintes différentes — signifiant qu’il s’agit d’un coin de campagne plus ou moins sauvage. Ces herbes sont plutôt hautes, de trente à quarante centimètres, et quoique on ne voie pas mes pieds il faut qu’on sente que la progression ne peut y être que pénible. Pour cela je peindrai ces herbes en désordre. Si les plus fines s’inclinent par grandes masses courbes, ces masses ont des orientations divergentes et elles sont traversées par d’autres plantes, par exemple des pissenlits poussant à rebrousse-poil. Peut-être dans le haut du tableau quelques feuilles tombées impliquent-elles la présence d’un arbre. La forme de ces feuilles suggère aussi la monstruosité : on y voit des kystes, des bubons et des déchiquetages par des animaux absents, vers et insectes dont on ne sait si c’est la saison. Entre les herbes, par endroits, on perçoit le sol, un terreau qu’il faudra faire noir et vert, pour rester dans l’hallucination des herbes. Et sur ce terreau, vers le milieu du tableau, un petit tas de cendres grises qui me terrorisent, et encore des cendres éparses partout sur les herbes, et ici et là, aussi, de petits fragments d’os — blancs, car ils ne sont pas calcinés.

chargement...