Thieri FOULC

077. Image de souffrance (3) : mon portrait


Image de souffrance (3) : mon portrait. Parmi les tableaux qu’il me répugnerait de faire, il y a mon propre portrait en style satisfait. Je me suis souvent dessiné ou croqué en situation amusante, j’ai même fait une sorte d’autoportrait chauve et non ressemblant intitulé Le Désert, mais je ne me suis jamais peint. Encore un effort, cher ennemi, tu vas y passer.
D’abord, il faut déterminer la pose. Assis dans un grand fauteuil, est-ce assez confortable ? Le fauteuil est en cuir brun, avec un haut dossier clouté ; c’est celui que tu avais acheté chez un brocanteur d’Orsay, le cuir était râpé, ça procurera des prétextes au peintre pour compliquer son rendu. Le fauteuil est placé à droite dans le tableau et pas tout à fait de face, de manière que tu apparaisses sous ton meilleur trois-quarts. Derrière le fauteuil, bien entendu, il y a ta bibliothèque. Elle est vitrée, ce qui occasionne des reflets masquant certains livres, mais les autres sont visibles et identifiables. On voit là tout Cendrars et tout Borges, Nerval et Charles Cros, Mac Orlan et Chéri-Bibi, Lucien de Samosate et le Manuel d’érotologie classique du docte Forberg, et une thèse sur le folklore obscène des enfants de la région parisienne par ton ami Claude Gaignebet, et des romans coréens, et de la poésie chinoise (en traduction), et le voyage du Père Huc, et la peinture de Giorgione et de quelques autres, et tout cela atteste l’exquisité de ton goût, la qualité de ton univers. Habilement, le peintre a situé la scène dans l’angle d’une pièce, de sorte que la bibliothèque n’occupe pas tout le fond du tableau. Il y a place, sur le mur de retour, pour exhiber aussi quelques œuvres encadrées : le Wagon de ton ami Bron, qui a fait aussi ton portrait épouvanté avec une corne au milieu du front. Le peintre est content de représenter de la peinture dans la peinture : Vermeer et Vélasquez, et Manet ne l’ont-ils pas fait eux-mêmes ? Il en profite pour ajouter quelques petits sous-verre non identifiables, mais tu sais, toi, qu’il s’agit de gravures : Altdorfer, Goya… Dans le fauteuil, tu es assis de manière détendue, calé au fond, la jambe droite croisée par-dessus la gauche. On voit que tu portes de bonnes chaussures et si la semelle de ton pied droit, qui est visible vu ta position, affiche de la merde écrasée, toi seul le sais : pour tout le monde, c’est un effet artistique créé par le peintre. Tu es vêtu confortablement d’un pantalon de velours brun rouge et d’un châle en mohair dans des teintes assorties, qui vient de chez Madame Grès, du temps où ton épouse y était mannequin. Au fond, tu cultives la nostalgie même si tu t’en défends, et ce portrait te représente beaucoup plus jeune. La preuve : tu souris et tu ne portes pas de lunettes. Tu as la mèche un peu folle, le visage tendu en avant comme si tu attendais quelque chose ou comme si tu écoutais quelqu’un qui te parlait hors du tableau, dans l’espace du spectateur. On ne voit pas tes mains. Elles sont sous le châle, peut-être croisées sur l’estomac. Mais compte tenu des plis du châle qui débordent le fauteuil, il n’est pas exclu qu’elles ne s’agrippent furieusement aux accoudoirs. Dans ce cas, tu serais, en fait, sur la chaise électrique.

Tableau vertical : 50 x 40 cm



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