Thieri FOULC

555. Portraits


Portraits. Ce qu’il y a d’insupportable dans les portraits c’est cet air de triomphe du portraituré, cette volonté de présence et d’identité, cette façon de persévérer dans son être et de s’en vanter. Les artistes les plus subtils, Titien ou Goya, on parfaitement saisi ce caractère inhérent au genre et en ont tiré des effets d’autant plus pervers que leurs modèles étaient plus infatués de leur prétendue personne. Aujourd’hui que l’art du portrait a perdu tout crédit et qu’il est trop tard pour reprendre la leçon des maîtres, je propose des portraits bafoués, des portraits dissolvants et dévalorisants, qui vous laveront de votre moi-mêméisme et de votre crédulité. D’abord, je ne vous ferai pas poser. Je vous photographierai en douce si vraiment j’ai l’usage de votre apparence. Dans le tableau je vous mêlerai à d’autres et je ferai en sorte que votre troupe ne soit pas le sujet principal. Il y aura du sol et des murs, des flaques et de la production canine (comme on dit dans la voirie), des affiches lacérées et de la peinture abstraite, et vous, qui ne serez pas vu de face, vous serez rongé par l’atmosphère, il vous manquera des organes (pas d’yeux, pas de bras, un flanc fondu dans la peinture) et le peu qu’on reconnaîtra de votre ressemblance sera juste suffisant pour insinuer le doute. Vous n’aurez pas la modestie d’un figurant, mais l’incertitude d’un déprimé. Votre bouche paraîtra parler hors du cadre à quelqu’un qui n’aura rien à faire de vos plaintes. À peine des lèvres, pas de dents, juste une ombre centrale, vos vêtements portés par d’autres formes ambulantes. Vous ne vous reconnaîtrez pas, vous aurez du mal à vous localiser dans le tableau. On saura seulement qu’il y a de la vie par là, de l’activité pas très sympathique.


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