Thieri FOULC

Le Rouge = Le Noir, 1985


Tableau à couleur mesurée.
5000 carrés rouges et 5000 carrés noirs

L’immense majorité des peintres emploient la couleur sans règle ni mesure : de pots sans fond, de tubes renouvelables à l’infini, ils tirent la couleur en fonction de leur « inspiration », des « nécessités » chromiques du tableau, voire – proh pudor ! – de la ressemblance avec le motif. Tant que le résultat ne leur « plaît » pas, ils en remettent, ils en enlèvent, ils en gâchent. Pour jouir d’une telle surabondance, ils s’imposent les plus durs sacrifices et il fallut une contrainte purement circonstancielle – un dénuement insurmontable – pour qu’un jour Modigliani déclare achevé un tableau au moment où il ne lui restait plus de couleur pour le continuer.
Plus scientifique, Léonard de Vinci enseigne, lui, à mesurer la couleur – à la petite cuiller – mais il la proportionne à la lumière, c’est-à-dire, en fin de compte, au monde extérieur, au modèle, ou du moins à la reconstruction intellectuelle qu’il en fait :

"Règle pour donner sa juste valeur à l’éclairage des côtés d’un polyèdre
Prends une couleur semblable à celle du corps que tu veux peindre, et prends la couleur de la lumière principale qui éclaire ce corps.
Puis, si tu trouves que le plus grand angle incident est le double du plus petit, prends une part de la couleur naturelle du corps que tu dois peindre, et ajoute deux parts de la [couleur de] la lumière voulue pour l’éclairer, et tu auras ainsi la lumière double de la plus petite ; et si tu veux avoir la moitié de l’éclairage, prends une part de la couleur propre dudit corps et ajoute-lui une seule part de ladite lumière ; ainsi tu auras obtenu, pour une couleur donnée, deux lumières, dont l’une sera double de l’autre.
… Et si tu veux mesurer exactement ces quantités de couleur, aie une petite cuiller avec laquelle tu peux prendre des portions égales ; et après avoir puisé avec elle ta couleur [en poudre], rase-la avec une petite règle…"

Codex urbinas, 223 V°-224 R°
(trad. André Chastel, Hermann, 1964)

Avec la peinture à couleur mesurée, l’Oupeinpo offre aux artistes une procédure de régulation beaucoup plus économique que le laxisme des âges précédents et non moins créative puisque le jeu des formes lui-même va se trouver directement lié à la quantité de couleur disponible.
a) Soit une surface à peindre, x (en cm2). S’il faut n grammes de couleur pour couvrir 1 cm2, on utilisera nx grammes, ni plus ni moins.
b) Une fois fixée la quantité totale de couleur à utiliser, l’artiste déterminera, par toute méthode appropriée, la proportion de chaque couleur. Par exemple, s’il doit peindre un tableau intitulé Le Péril jaune, il pourra décider d’employer tant pour cent de jaune, tant pour cent de blanc, tant pour cent de noir et tant pour cent de rouge au prorata de la représentation de chacune des prétendues races humaines dans la population mondiale à une époque donnée.
Bien entendu, le fait de mesurer la couleur préalablement à l’acte de peindre ne préjuge en rien du style que va adopter l’artiste ni de la manière dont il va traiter la contrainte. Soit, par exemple, à exécuter un tableau carré en utilisant 50 % de blanc et 50 % de noir. L’un divisera simplement le carré en deux moitiés, selon une médiane. Un autre, selon une diagonale. Un autre découpera le carré en bandes égales, horizontales ou verticales. Un autre cherchera peut-être plus de subtilité et voudra agencer des formes souples et irrégulières, figuratives peut-être. Pour ce faire, il pensera à diviser sa surface par exemple en 1 000 x 1 000 = 1 000 000 de minuscules carrés égaux, dont 500 000 noirs et 500 000 blancs ; en les agençant (à la main ou sur un écran électronique) il n’aura aucun mal à réaliser un portrait, une bataille navale, des tourbillons ou des formes jamais vues échappant à toute dénomination. Un autre, allant plus loin encore, effectuera une division similaire mais de façon purement mentale et en poussant le nombre de particules presque à l’infini ; pratiquement, il prendra sa couleur blanche et sa couleur noire en quantités égales et les mélangera soigneusement : il peindra alors un tableau monochrome, d’un beau gris moyen…
Lorsque Jean Dewasne peignait une gouache – et cela longtemps avant que la contrainte de la couleur mesurée ne soit formulée par l’Oupeinpo – il remplissait préalablement ses godets des diverses couleurs qu’il comptait employer. Il peignait ses formes avec la parfaite précision qu’on lui connaissait. Lorsqu’il avait terminé, sa surface était complètement et régulièrement couverte, et il ne restait plus une goutte de gouache dans aucun des godets.

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