Thieri FOULC

126. La lutte de saint Z avec son créateur


La lutte de saint Z avec son créateur. Le saint s'efforce de sortir du tableau-page. Les différents exemplaires seront des exemplaires très différents. Car le saint lutte par tous les moyens.
D'abord il change de couleur : le voilà d'un jaune strident, sur un fond noir épais comme un garage souterrain quand la minuterie vient de s'éteindre. Il est bourré d'énergie au point de n'être jamais figuratif. Pas de filaments, pas de giclures : de larges coup de brosse noués comme les fibres d'un muscle. Quelques jonctions un peu plus sombres, œils ou ombilics. Expression de colère contenue : « Non, je ne veux pas être peint ! Tu ne sais pas, tu ne sauras jamais… Tu n'as pas à me dicter ce que je dois être. » Le saint déborde de la page vers le bas, vers la droite et surtout vers l'avant, en direction du spectateur pris à témoin.
Dans un autre exemplaire le saint serait en train de sortir vers l'au-delà — l'au-delà du tableau. Ce serait une fuite plus qu'une lutte, ou une lutte de vitesse. Le monde apparaît comme un marécage galopant : des couches verdâtres sur des gris sable, des pellicules d'écume blanche, des pelotes de fibres mal digérées, des remous, l'ombre d'un orage dont l'éclair va craquer — et le saint sous forme de taches rouge minium, encore visibles entre les recouvrements pressants du marécage.
Dans un autre exemplaire encore, le saint adopte l'aspect d'une zone unie dans la moitié droite de la page. À gauche le peintre s'exalte : moires, empâtements, oculi, fourrures, fourrés, chairs (ah ! s'il pouvait découper des lamelles de cuisses de Renoir…) La séparation entre les deux parties du tableau est une droite, oblique, le long de laquelle chacune des moitiés s'efforce de monter sur l'autre. Le saint n'hésite pas à changer de couleur selon l'évolution du travail. Pour contrer la sensualité du peintre, il se fait vert acidulé. Mais le peintre lui oppose des roses bleutés, vert-de-grisés, à la Renoir précisément. Le saint se couvre alors d'un aplat noir, d'une laque bitumineuse qui prend le dessus — jusqu'à ce que, vers la frontière, le peintre ajoute des écailles de blanc qui renfoncent le saint dans sa platitude et son obscurité.
Cela ne peut pourtant pas durer longtemps, parce que ni le papier ni la peinture ne supporteront une exécution trop laborieuse, et parce que la lutte doit rester lutte, et parce qu'il reste tellement d'autres choses à peindre.

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