Thieri FOULC

130. L'insertion sociale de saint Z


L'insertion sociale de saint Z ne peut donner lieu, semble-t-il, qu'à de la peinture figurative. Chaque tableau-page présenterait un exemple différent. Ainsi le saint apparaîtrait-il comme inséré sous divers aspects.
J'aimerais peindre saint Z posant à côté d'une rangée de poubelles. Il s'agirait de ces hautes poubelles en matière plastique vertes, munies d'un couvercle aérodynamique et de deux roulettes en bas à l'arrière. Quel que soit le format de la page, il faut peindre le tableau en largeur, genre cinémascope (au besoin, remplir le haut et le bas de la page avec d'autres vues, tronquées, de la même rue, bordée des mêmes poubelles). La méthode serait empruntée aux Aborigènes d'Australie, dont les peintures « radioscopiques » montrent l'intérieur des corps : le squelette des animaux, le fœtus dans la femme enceinte… Dans saint Z, comme dans les poubelles, on verrait surtout les déchets ménagers, reste de riz sauce tomate, ossements de côtelettes, pots de yaourts en plastique, œufs malencontreusement cassés achevant de se putréfier, gras de viande, boîtes de sardines perdant leur huile… Le saint afficherait l'expression solennelle d'un chef cuisinier posant à la tête de son personnel, ou d'un premier ministre à la tête du gouvernement. Dans la bande inférieure, dont on ne voit que le haut, on pourrait faire apparaître à gauche, l'arrière du camion de ramassage, peint dans la même technique (on voit ce qu'il a déjà ramassé). Deux éboueurs s'y accrochent par des poignées et on perçoit pareillement l'intérieur de leur corps, qui intègre la civilisation du déchet.
Dans un autre exemplaire, on verrait saint Z debout devant un bureau de poste. Une douzaine de fourgonnettes postales sont là également, stationnées en épi devant le bâtiment, prêtes à démarrer et reconnaissables à l'atrocité de leur jaune. Le saint qui est petit dans ce paysage urbain, se livre à une activité encore plus minuscule : il colle un timbre sur une lettre. Comme ce geste risque d'être inintelligible compte tenu du format, il serait bon de peindre aussi des timbres en grand, comme supports fictifs sur lesquels seraient figurés, non le saint, mais les autres éléments du tableau, fourgonnettes, bureau de poste, autres édifices, rue en perspective, ciel avec nuages… Ne pas omettre la valeur faciale de chaque timbre et les mentions standard : Postes, République française, etc.
Dans un autre exemplaire encore, la page reproduirait, en peinture et grossis, divers formulaires administratifs. Le saint, de dos, hors échelle (beaucoup trop petit), remplit soigneusement les cases livrées à sa bonne volonté. On distingue également un avis lui signifiant ses droits : NÉANT.
Plusieurs exemplaires révéleraient d'autres aspects du sujet, en montrant le saint parmi ses concitoyens en train de faire la queue. La foule occupe toute la largeur de chaque tableau, entre les gens qui font vraiment la queue (dont le saint, placé chaque fois en un point différent) et ceux qui s'agglutinent en désordre. Derrière la foule, on ne représentera aucun bâtiment mais directement ce à quoi l'on a droit après avoir fait la queue :
- une portion de terrain de football, avec des joueurs en action, d'échelle gigantesque ;
- deux visages, homme et femme, en gros plan dans une scène d'amour tempétueuse, avec marques de sang ;
- une exposition de peinture, avec des fragments de Rembrandt très grossis;
- le bureau de l'inspecteur des Impôts dans une commune de banlieue (petit bureau, vu énorme) ;
- l'autre côté d'une avenue, avec une foule identique à celle qui fait la queue, mais vue plus gros alors qu'elle est plus loin, et un feu rouge…

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