Thieri FOULC

182. Noir d'encre


Noir d’encre. Je peins une nature morte avec des bouteilles. On reconnaît une bouteille bordelaise, une bouteille champenoise ancienne, au col fin et sans épaules, un flacon rectangulaire, du genre utilisé pour certaines eaux-de-vie, une bouteille d’eau minérale rare, en verre bleu, à motif moulé en relief, un demi-litre d’encre de Chine bien dodu, une bouteille brune, très élancée, plusieurs petits flacons et plusieurs petits verres. Les couleurs, à ce stade, sont acidulées, comme celles des bouteilles de médicaments placées par James Ensor au premier plan, dans le portrait de sa mère morte. Les étiquettes ne sont guère visibles, il n’y a pas de bouchons. Derrière les bouteilles, un fond neutre. Pas d’ombres portées, la table aux bouteilles est donc éloignée du fond. Le problème vient de l’encre de Chine. On ne sait précisément si la bouteille est presque pleine ou presque vide. Car l’encre noircit la paroi interne, rendant imperceptible le niveau. En outre, le capuchon, qui fut blanc, est maculé, de même que l’étiquette, qui fut verte. À mesure que le tableau avance, une évidence s’impose : l’encre de Chine a fui par le capuchon mal vissé. Ce n’est pas seulement la paroi interne qui est couverte de noir, mais aussi l’externe. Et ce noir a coulé sur la table, et il a maculé les autres bouteilles. Le verre bleu, le verre brun, le verre rose, le verre transparent, tous se couvrent de noir. Le fond neutre également, et tout le plan de la table. Si bien que l’art du peintre consistera à arrêter l’invasion juste avant que ne disparaissent les derniers reflets de la verrerie.


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