Thieri FOULC

609. Vitesse


Vitesse. Commencer par méditer (il y a plus de cinquante ans que je médite). Ne rien faire (il y a plus de cinquante ans que je ne fais rien). Voir, au sens fort, quand il n’y a justement rien à voir. Savoir, au sens actif (décider quoi). Un tas de gravats dans une chambre. Les gravats sont des morceaux de plâtre, de briques, de papier peint, des pièces de tissu abîmées, des objets qui me furent précieux, confectionnés par une femme aimée, des vêtements, des outils, des pinceaux, des désespoirs de cause solidifiés, irrécupérables, des morceaux de vitre, des écritures flottantes, des dégâts. Constater les dégâts : ils ont l’apparence de taches d’acide qui ont rongé le plancher ou de taches de pétrole répandues sur les choses ou sur l’air. Se mettre au niveau des gravats et au niveau des dégâts. Laisser entrer le jour par un vasistas. Qu’il se répande entre autres sur un lit, un lit vide. Il n’y a personne dans la chambre, sauf le tas formé par la rumination du peintre, et la lumière entrant dans son vasistas moral, la lumière sans laquelle il n’est pas de tableau, ni sans doute rien d’autre. Imaginer les proportions, les positions relatives : les gravats à gauche, devant ; le lit, plus petit, en partie masqué par les taches flottantes ; la lumière derrière tout cela. Préparer des couleurs, des coupelles d’acrylique aux teintes délavées, noyées de gris. Quand tout est en place, mentalement et matériellement, peindre vite, sans se demander si les gravats ont objectivement forme de briques ou d’autre chose. Les faire pour qu’ils soient objets, outils inutilisables ou invasion de cafards. Savoir qu’ils le seront toujours trop.




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