Paul Fournel

À nicole & thieri f, 1969-1990, Septembre 2012


La tentation est grande de glisser son ombre parmi les Passants. L’organza des panneaux frémit. De sa voisine on admire le teint pâle et les fines coutures. De ses voisins on évalue la solitude, chacun est occupé à soi- même et celui-là qui se retourne semble pourtant ne rien chercher. Certains corps se partagent sans inquiétude d’un panneau à l’autre et les visages souvent se fondent dans la transparence — ils en perdent leur drôle de trame. Lorsque la figure s’a rme et pèse, c’est par la couleur d’une paire de chaussures, par le poids d’un sac bourré d’outils. On éprouve l’urgence de tâches obscures qui vous filent entre les yeux. Vous voici partie d’une humanité appliquée dont la vie ne tient qu’à un fil. Parfois même à un poil, lorsque Nicole bout de soie, s’arrache un cheveu pour finir d’en coudre.
Parfois la matière est dure, elle se froisse en un haut mur gris derrière lequel marchent des troncs. Là, les visages sont fermes : on avance, un nourrisson niché dans la barbe, le petit homme aux jumelles ouvre le chemin et le lunetier aveugle ferme la marche, déterminé à tracer son inquiétante route noire.
D’autres fois, le méchant garçon sort d’un rude velours à chapeaux, bardé de cuir, le raide tatoué porte sur le visage la trace même de ses pantoufles, l’enfant à la plume, les yeux fermés par un bandeau, cherche son chemin à brassées et porte à l’aveugle la lumière brodée de son panache. Il y a là moyen d’éprouver l’étrangeté du monde et de contempler l’image paradoxale de l’inutile et de la détermination — en quoi l’humanité excelle.
Tout part de l’élan d’un croquis de Thieri, du croquis naît le dessin au grand format, du dessin s’élabore le patron — c’est le moment du quatremains, celui où se décide le combat avec la matière, là où passera la cicatrice, de quelle éto e l’âme sera tissée, de quelle liberté la lumière disposera pour transpercer les hommes. Puis vient le temps des longues patiences de Nicole, les batailles d’organdi, les luttes soyeuses, le paradoxe des plus grandes finesses dans les plus grands formats, l’usage des rites anciens de brodeuses au service d’un monde nouveau.
Un monde né à la fin des années soixante et mort avec la Mort à l’aube des années quatre-vingt-dix. Un monde achevé qui aujourd’hui et pour jamais vous regarde.

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