Thieri FOULC

000. Peindre non-peindre (texte de présentation), 2003


Le peintre non-peintre n’est pas un artiste, affirme le sens commun, puisqu’il ne produit pas d’œuvres, pas d’objets d’art, je déteste ces expressions et les choses qui vont avec, à vrai dire je déteste les choses. La vérité de l’art, dit-on, est dans le concret et je comprends bien qu’un Titien ou un Pollock ou encore un Topor ne sont vraiment eux-mêmes que réalisés, existants avec toutes leurs finesses et toutes leurs aspérités, toutes leurs âpretés physiques, définitivement irréductibles à l’idée qu’on peut se faire d’un Titien, d’un Pollock ou d’un Topor, je ne parle pas de reproductions, on n’a pas de temps à perdre.
Pourtant, je prétends être un artiste, je n’ai jamais vécu que pour cela et mon activité n’est organisée que dans cette visée. Ne parlons pas d’esthétique, mot usé, mot de décorateur, mais tout de même, un artiste, c’est quelqu’un qui sait à chaque instant comment les choses doivent être et qui sait pourquoi elles ne sont pas satisfaisantes, qui exerce son esprit critique à chaque instant et qui voudrait repeindre le monde et changer la tête de ces gens, là, d’un coup de brosse, pour balayer leur vilain nez et redessiner leur vie lamentable.
Il n’y a d’art que réalisé, croyez-vous, mais justement c’est contre la réalisation que j’en ai et contre le sens commun, surtout contre ça. Je prétends que tout art qui ne se jette pas dans le vide, contre le sens commun, n’a rien à voir avec l’art, n’est que de la fabrication, de la production, et je n’ai rien à en dire. Je peins avec des mots comme d’autres avec des pigments, et ceux qui me qualifient d’écrivain n’ont rien compris à la chose. Ce qui est au bout, c’est le tableau, le projet de tableau et l’agitation qu’il cause, en principe, dans les zones supposées sensibles de quelques cerveaux. « Il » : le projet, plus que le tableau, car c’est le mouvement de peindre, l’aller vers peindre, qui peut remuer les esprits. Le projet est un moteur, vous entrez dedans et vous-même vous repeignez le monde.
Ce n’est pas à dire que vous le badigeonnez de couleurs plus belles, factices, imbéciles. En réalité, vous l’éliminez. Vous faites de la peinture, « chose mentale », et le monde n’est plus que votre acte.
Bien sûr, par une contradiction que désormais vous ne pouvez plus me reprocher, nous pouvons regarder ensemble les traces de toute cette affaire, les petits rectangles de papier chinois ou indien, ou d’emballage, ou de tel autre type, que j’ai choisis, je l’avoue, de préférence à d’autres qui ne m’auraient pas plu, que j’ai couverts d’écriture à l’aide de toutes sortes d’instruments, de la pointe feutre du graphiste professionnel jusqu’au pinceau de calligraphe et où je me suis même laissé aller, souvent, à tracer une esquisse, parfois plusieurs, parfois colorées, afin d’économiser votre comprenette et de vous faire pénétrer dans le projet sans vous accabler de trop de mots, les descriptions sont aussi lourdes et insupportables que les choses.
L’intérêt de cette forme, le projet, n’est pas seulement qu’elle postule un au-delà du papier assez lointain, assez violent pour nous libérer des choses. Elle est rapide et permet de multiplier les expériences, les explorations. Qui se jette dans le vide tous les matins, certes, finit par connaître le chemin et forcément vous trouvez des thèmes, des problèmes ou des méthodes qui reviennent, parfois à des mois d’intervalle, mais aussi qui se jette dans le vide ne cherche pas la réussite, aborde comme malgré lui des façons de faire qui jusqu’à présent lui étaient « mystérieusement interdites », comme dit Eluard que, justement, il m’en coûte de citer. Qui, tous les matins, projette un nouveau tableau modifie plus vite ses points de vue, vos points de vue. Il peut tout se permettre.
Projeter un tableau par jour est une contrainte ultraproductive. On en veut toujours plus. On est aux prises avec le vertige des variations. Un jour, il faut s’arrêter et publier. C’est pourquoi voici quelques tableaux, pris parmi beaucoup. Peut-être ces peintures de mots sont-elles plutôt faites pour être dites. J’imagine une exposition avec des centaines de petites plaques de verre vides, dans la pénombre, comme on sait si bien faire aujourd’hui. Les spectateurs se promènent équipés d’un casque auditif. Au lieu d’entendre un commentaire muséeux, ils entendent le texte du tableau : à eux de se faire leur propre tableau, en écoutant. Sur les plaques de verre, dans l’ombre, ils projettent leur lumière intérieure ; enfin, ce que j’ai pu susciter en eux.

chargement...